ODYSSÉE EN SASKATCHEWAN D’UN COUPLE DE PIONNIERS COURAGEUX
QUI SE SE SONT AIMÉS ET SOUTENUS JUSQU’À LEURS DERNIERS
JOURS :
JOSEPH-ALEXANDRE DAOUST
ET MARGUERITE BRUNET
(15.09.1868-16.11.1941)
(07.07.1875-28.06.1959)
(Récit dicté en 1980 par Pauline Daoust-Papineau à
sa fille aînée Monique Papineau. Mis à jour en
2005 par Denyse Papineau.
Joseph-Alexandre Daoust (connu comme Joseph-Emile) de Hull, province de
Québec, était un ancien élève des
frères des Écoles chrétiennes. Il avait même
été tenté de devenir un des leurs. (Son petit-fils
Jean-Yves Papineau a retrouvé le certificat de baptême de
Joseph-Alexandre du 15 septembre 1868 .... à
Ste-Angélique de Papineauville)
Comme son père Alexis, menuisier, de qui il avait appris son
métier, il était spécialiste dans la construction
et peintre-décorateur. Il a aussi fait du vitrail à
l’église Saint-Jacques de Montréal.
Au début du vingtième siècle, (3l mars 1902) il
épousait à l’église Notre-Dame de Montréal
Marguerite Brunet originaire de Moose Creek en Ontario. Le
père de celle-ci Louis Brunet (aubergiste) était un
colosse de 250+ livres et mesurait 6 pieds. Il était aussi
propriétaire de coupes de bois qui voyageaient sur la
rivière Des Prairies jusqu’à l’Abord-à-Plouffe
(aujourd’hui Chomedey de Laval). La descente se faisait
surveillée par des draveurs parfois en compagnie de Jos.
Monferrand, l’homme fort du temps qui était devenu son ami parce
qu’il lui avait prouvé qu’il pouvait lui tenir tête (en
faisant des tours de forces avec lui).
L’année de son mariage, ma mère demeurait chez une de ses
sept sœurs, rue Berri, à Montréal. En ces
temps-là, beaucoup de propagande fédérale se
faisait et l’on demandait de la main-d’œuvre, des colons, et on leur
offrait des « homesteads» (fermes
concédées par le gouvernement, des concessions), et un
voyage payé vers l’ouest canadien. Mes parents partirent
donc armes et bagages (par train au printemps 1903) vers leur belle
aventure.
La sœur et le beau-frère de mon père Rosanna Daoust et
Antoine Doré étaient déjà rendus en
Saskatchewan; trois de leurs enfants sont nés à Delmas
(Claire, Aline et Armand). Un frère de ma mère,
Amédée Brunet, y était aussi; il était
marié à Philomène Duhaime dont les parents
habitaient North Battleford. C’est là que mes parents se
sont installés en arrivant. Une sœur de ma mère, Mathilda
Brunet, était mariée à Honoré Houle, je
crois qu’il était professeur; je me souviens qu’il jouait bien
du violon. Toute cette parenté était établie
autour de Delmas.
Comme ma mère était enceinte de 7 mois au départ
de Montréal, le rouli du train les a forcés de descendre
à Winnipeg où ma mère a accouché dans une
clinique ou chez une sage-femme à Saint-Boniface, Manitoba, le
23 mars 1903 : cette petite fille, c’était moi. Ils
ont donc retardé leur voyage à North Battleford par la
force des circonstances.
À leur arrivée, ils ont habité chez le
frère de maman, Amédé Brunet. Ensuite ils
ont été engagés par une famille Dunn, originaire
de Québec. Je crois qu’ils étaient très
fortunés. Ce monsieur Dunn avait épousé une
métisse dont il avait eu quatre ou cinq enfants; en plus, il
gardait dans sa grande maison une partie de la famille (indienne) de sa
femme.
Dans l’intervalle, mon père avait pris possession de sa terre au
bord de la rivière Saskatchewan, à un mille ou deux de la
ville de North Battleford. Toutes les familles de la
parenté et voisines ont fait des corvées pour nous
construire un toit et préparer du terrain pour la culture.
À l’été nous étions enfin chez nous et mon
père avait des contrats de construction pour une église,
des écoles et des résidences.
Tous les printemps, mon grand-père Alexis Daoust, entrepreneur
de Hull, Québec, venait dans l’Ouest travailler avec mon
père, au désespoir de ma grand-mère qu’il laissait
à Hull pendant un ou deux mois. J’étais très
attachée à mon grand-père et cette grande
affection était réciproque.
Après tant d’années j’ai encore devant mes yeux la
beauté de notre terre et ses environs; nous avions de beaux
arbres, quelques arbres fruitiers, un jardin avec fraises, framboises,
«pembinas» rouges et des «saskatoons» bleus,
comme de gros bleuets. C’était les seuls fruits
comestibles que nous avions : je n’ai jamais vu de pommes,
oranges, raisins ou prunes durant toutes les années
passées dans l’Ouest, soit jusq'à l’âge de huit
ans.
Le train qui apportait les provisions de l’Est et qui passait au bout
de notre terre, prenait 4 jours et 4 nuits pour se rendre à
North Battleford : donc aucune nourriture périssable nous
arrivait, il fallait nous contenter de fruits secs ou
déshydratés : pommes, pruneaux entre autres.
Ma mère faisait donc des confitures avec ce qui poussait chez
nous.
Notre terre s’étendait de la voie ferrée qui avait
été construite même un peu sur notre terre,
jusqu’au bord de la rivière Saskatchewan où mon
père avait bâti une étable et un poulailler.
Notre maison était en haut d’une belle côte; nous avions
aussi une laiterie à côté de la maison. Nous
avions en plus un puits pour y entreposer de la nourriture qu’on
descendait dans une grande boîte avec une pôle. Ma
mère, bonne cuisinière, faisait des tartes à la
douzaine et des gâteaux etc. Les ouvriers de Massey Harris
aimaient venir battre (le grain) au moulin chez nous car ils
étaient bien nourris et bien couchés en haut de la
laiterie.
Une fois, mon père était à son travail à
Delmas, et ma mère a vu passer un lot de billots sur la
rivière. Elle a pris la chaloupe et après m’avoir
couchée au fond, elle et un petit métis, Maurice (qu’un
missionnaire avait confié à mes parents, il avait 7 ou
8 ans) ont ramené au bord de la rivière tous les
billots flottants qu’elle a été capable de
récupérer, les attachants avec tout ce qu’elle pouvait
trouver de corde (même ses jarretières qu’elle m’a
dit). Elle était fière de ses prouesses jusqu’au
moment où un inspecteur est venu lui dire que ce bois
appartenait à une compagnie; un «beam» (une poutre)
retenant le bois avait cédé et la compagnie voulait
récupérer tout ce qu’elle pouvait. En voyant le
désespoir de ma mère d’avoir tant travaillé pour
rien, l’inspecteur a eu pitié d’elle et lui a dit de scier les
bouts des billots marqués au chiffre de la compagnie et de les
garder. Quand mon père est revenu, elle lui a
dit : «regarde le beau bois que je t’ai ramassé
pour construire ta grange»…
Une autre fois, mon père était encore parti travailler au
loin et ma mère déplorait qu’il n’arrive pas assez
tôt et le grain se perdait en «vailloches» sur le
terrain. La sœur de mon père était chez nous.
Elles ont sorti un buggy et un express, ont attelé les chevaux
et ont rentré dans la grange à elles deux presque toute
la récolte. Des amis de mon père qui passaient en train
au bout de notre terre lui ont dit quand ils sont arrivés
à Delmas : «savais-tu que tu as des hommes qui
ramassent le grain chez-vous?» Mon père leur a
dit : «c’est ma femme et ma sœur». Ils ont
répondu :«bien non, ils étaient en
pantalons». De répondre mon père.«si
vous pensez que ma femme a peur de mettre des culottes, vous ne la
connaissez pas bien; moi, je ne suis jamais surpris de rien au sujet de
ma femme». Il leur racontait qu’en revenant de la messe le
dimanche, elle prenait des courses avec un certain monsieur Duhaime qui
pensait avoir un meilleur cheval que le sien : elle gagnait
toujours, une vraie «daredevil».
Notre premier voisin en direction de la ville était une famille
d’indiens avec qui nous faisions bon ménage. Ma mère
avait aidé à la naissance de deux ou trois enfants de la
famille; elle avait d’ailleurs été sage-femme pour
quelques enfants de ses belles-sœurs. Les médecins
étaient rares et éloignés.
En toutes saisons, des missionnaires venaient dire la messe chez
nous : les pères Delmas. Gegonesse, Wattel, Cochin;
ce dernier m’avait photographiée alors que ma mère venait
de me baigner; il voulait que je reste nue, mais ma mère a
protesté. Elle m’a mis une petite culotte… et j’ai encore
cette photo, j’avais environ deux ans et demi. J’ai ausssi le
crucifix qui servait sur l’autel que ma mère préparait
avec un drap blanc.
Souvent, le dimanche la Gendarmerie royale (Mounted Police) de North
Battleford venait jusqu’à notre ferme, soit à pieds, soit
à cheval ou en raquettes, selon les saisons. Je les
trouvais bien beaux et c’est un joli souvenir de mon enfance. Les
policiers organisaient un bal annuel où mes parents
étaient invités. Mon père ne dansait pas
mais il voyait à ce que le carnet de bal de ma mère soit
bien rempli. La mode était à la valse, au turkey
trot, la gavotte, le shatize. Comme elle était aussi bonne
couturière, elle s’était confectionné tout un
trousseau avec l’aide de sa sœur avant de quitter
Montréal. Elle aimait dire que ses belles robes rendaient
jalouses des femmes de la place. Mes parents avaient
acheté une valise d’un français, recouverte de cuir et de
crin qui mesure 72po.x36po. Elle est encore dans la famille, dans la
maison d’été d’un de mes fils à Saint-Jovite. (En
réalité, à Lachute, où elle a
été dérobée)
Dans notre canton, quand nous manquions de linge, il y avait le
catalogue Eaton, nous faisions venir la marchandise par train. Ce
fameux train (à vapeur chauffé au charbon) qui passait
sur notre terre mettait souvent le feu aux herbes et mes parents
devaient souvent l’éteindre. Une fois, le feu fut assez
violent qu’il arrivait près de notre récolte. Ma
mère était seule encore, avec le petit Maurice, et quand
elle a vu cela, elle a brûlé toute une longueur de
terrain; alors quand le feu du train est arrivé à cet
endroit, il s’est éteint complètement. Je me souviens
aussi des «badgers» (blaireaux) et «gagers»
(?mulots?) qui venaient manger notre grain, de même que des
coyottes.
Un jour, j’avais 4 ou 5 ans, je suis partie avec mon chien Fanny pour
cueillir des fleurs (que j’aime toujours autant). Un peu plus
tard, mes parents m’ont vu revenir avec une horde de loups qui
s’intéressaient plus à ma chienne en chaleur qu’à
moi… heureusement! Mon père attendait, la carabine
à la main; mais aussitôt arrivés près de la
maison, ils se sont enfuis.
Le jeune métis confié à mes parents s’appelait
Maurice Henderson. Sa mère était indienne et son
père blanc. Quand il est arrivé chez nous, il
était presque aveugle à cause de cataractes. Maman
l’a guéri avec du sucre dans les yeux. Le jour où
il a pu voir le soleil, il était à genoux aux pieds de ma
mère pour la remercier et criait : «je vois clair,
maman». Il appelait mes parents papa et maman et moi sa
petite sœur; il était d’un blond souris, et très
gentil. Lorsque nous avons quitté l’Ouest, mes parents
l’ont remis au prêtre qui nous l’avait confié; je crois
qu’il a été à Capel.
Je me souviens d’un phénomène assez extraordinaire :
à l’automne, j’ai vu une «boule» de couleuvres au
bord de la rivière; la boule roulait et ramassait d’autres des
leurs, c’était aussi gros qu’un ballon de football. Entre
les saisons de travail aux champs, ma mère faisait de la
catalogne (tailler en lisières du tissu pour faire des tapis) et
à une occasion, une couleuvre s’était enroulée
après la balle de guenille; ma mère qui n’avait
peur de rien, ni des hommes ni des bêtes, pouvait perdre
connaissance devant une couleuvre ou un crapaud…moi aussi j’ai
hérité de cela.
Pour chasser l’outarde, mon père n’avait qu’à sortir sur
la galerie; il chassait aussi la poule de prairie ou perdrix et le
lièvre. Cependant il n’a jamais tué de chevreuil ou
d’orignal, ma mère ne voulait pas car elle les trouvait trop
beaux. Il y avait aussi une autre bête avec panache dont je
ne me souviens pas du nom; cette animal venait dans notre champs
d’avoine et écrasait le tout, au grand déplaisir de mon
père.
Je suis allée au couvent des sœurs de l’Assomption à
Delmas. J’y ai étudié en français et fait ma
première communion et ma confirmation. Papa travaillait
à la construction d’une allonge à l’église pendant
que j’étais en classe. À la
récréation, j’allais jouer au préau des indiens
dans les jardins du couvent. Déjà, il y avait de la
ségrégation; ces indiens étaient francophones,
mais les élèves blancs n’avaient pas la permission de
jouer de leur côté. Mais moi, à cause de mon
père, j’avais certaines permissions et j’y allais. J’avais
appris, et je le sais encore, un chant de Noël en Cree; je l’ai
enseigné à mes enfants et petits-enfants : c’est
«il est né le divin Enfant»…
Les amis que fréquentaient mes parents et dont j’ai retenu les
noms sont :le sénateur Prince, les familles Roberge
(barbier à North Battleford), Blais, Traché (des belges),
Côté (hôtelier), Duhaime (louait chevaux et
voitures), Day, Héon, Bernier, Audette, l’Heureux, Richard,
Daudelin, Goulet, Dunn, un commerçant Pickle & Johnson, des
hôteliers belges la famille Bonnet en plus de la parenté
dont j’ai parlé plus haut. Je sais que de l’autre
côté de la rivière ça s’appelait South
Battleford, mais je ne me souviens pas d’y être jamais
allée. À la ville, il y avait un restaurant
chinois; je trouvais amusant la façon dont ils faisaient
«une petite maison» avec la serviette de table.
À leur arrivée sur leur terre, mes parents ont dû
creuser à différents endroits pour trouver un puits avec
de l’eau potable. Je me demande s’il n’y avait pas des
«sources» d’huile dans les parages :ils disaient que
cela goûtait «l’alcalail» (je l’écris comme
ils le prononçaient. alcali, sans doute). Ma mère
disait simplement que ça goûtait l’huile à lampe,
la seule huile d’usage domestique connue d’eux dans ce temps là.
Vers 1906, un fils du frère aîné de ma mère,
Télesphore Brunet de Bourget, Ontario, est venu s’installer chez
nous. Ma mère lui a présenté sa future femme
Caroline; elle était une franco-américaine de Lowell
Mass., et travaillait à l’hôtel de North Battleford.
Ils se sont installés sur une terre plus tard et ont eu
plusieurs enfants qui habitent l’Alberta et la Saskatchewan, chacun
d’eux ayant aussi des familles assez nombreuses. Je corresponds
avec une des filles de Télesphore, Yvonne Brunet-Vachon de
Bonnyville, Alberta. Elle m`écrit dans un bon
français. Par contre, d’autres cousins de Lloydville n’ont
pu apprendre le français; pourtant ils demeuraient à
Delmas lorsqu’ils étaient jeunes; il me faut leur écrire
en anglais.
Mes parents étaient arrivés à cultiver des
légumes que d’autres pionniers n’avaient jamais pu
réussir à faire pousser, tels que concombre, tomates,
laitue et autres. Ils ont trouvé le moyen de les
protéger contre les gelées hâtives ou contre la
tordeuse (chenille) en plaçant des boîtes de conserve sur
les plans au bon moment. Je crois aussi que le fait que notre
jardin était en haut de la côte et que l’humidité
venait de la rivière en plus des bons soins, tout cela aidait au
miracle. Des gens de la ville, dont l’hôtelier monsieur
Côté, venaient chercher des primeurs chez nous.
J’étais de la corvée pour ces travaux, surtout à
l’automne pour attacher les carottes et les oignons en balles
(bales). J’ai toujours gardé le goût du jardinage,
et l’été j’aide mes enfants qui ont un
jardin…malgré mes 77 ans.
En 1910, mon père a assisté à un dîner en
l’honneur de Sir Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada. Il
nous a raconté comment un chef Cree qui avait aussi
été invité s’est adressé à
l’évêque du diocèse en lui passant un pot de
crème :«En voulez-vous ty monseigneur un p’tit brin
de crème pour vous rincer la yeule?». Tous les indiens des
environs de notre ferme parlaient français. Tout à
changé sans doute lorsque le premier ministre Borden est
arrivé au pouvoir à Ottawa et nos francophones se sont
laissés assimiler, hélas! Il y a une chanson de
Pauline Julien que j’aime bien et qui dit : «Mommy, mommy
why…» parce que les parents francophones assimilés n’ont
pas appris à leurs enfants à parler français.
J’ai un vague souvenir de mes parents racontant qu’une fois par
année, les indiens Cree allaient acheter du tissus à la
verge : de «l’indienne»; c’était pour
célébrer la fête du Soleil ou de la Lune. Ils
accrochaient des longueurs de tissus aux arbres jusque sur notre terre,
et dans les bois. Parait-il qu’ils dansaient autour. Les
gens du village connaissaient cette coutume ils essayaient de leur
voler ce coton, excitant la colère des indiens qui
défendaient leurs biens.
Un des fils de Rosanna Daoust, sœur de mon père, et d’Antoine
Doré a été mis au monde par ma mère; il
pesait 1 livre et personne pensait qu’il survivrait; sa petite
tête entrait dans une tasse. Comme ma tante avait
accouché chez nous, ma mère a eu soin du petit Armand,
son filleul. Il a passé un mois sur la porte ouverte du
fourneau du poêle; elle l’a gardé tant qu’il n’a pas
été réchappé, somme elle disait.
Aujourd’hui, il a 71 ans, mesure 6 pieds et est en bonne santé
pour son âge. Lui aussi aimerait faire un voyage aux
sources de son origine l’été prochain. Il habite
Sudbury, a lui aussi cinq enfants tous mariés. Il est
revenu de Delmas en 1938, date à laquelle il s’est marié
à Montréal avec Blanche Fortin qui habitait chez moi
comme aide familiale.
Pendant quelques années, mes parents engageaient de la
main-d’œuvre, entre autres, un couple de galiciens comme mes parents
disaient (de Galicie, Europe centrale). La femme était
belle comme une madone avec de longs cheveux aux genoux quand son mari,
véritable homme des cavernes, lui permettait de les
peigner. Ils sont restés quelques années chez nous,
mon père ayant bâti un petit logement à même
la laiterie. Ils avaient un petit garçon de 2 ou 3 ans que
ma mère soignait pour une hernie au nombril: à
l’intérieur d’un bandage elle appliquait un gros 50 cents que la
brute de père enlevait et remplaçait par un morceau de
pomme de terre. Quand elle s’est aperçu de
stratagème, elle lui a fait sortir le 50 cents de sa
poche. Il ne parlait que quelques mots d’anglais, mais ma
mère en gesticulant a su se faire comprendre et de plus, il la
craignait.
Un jour ma mère s’aperçut que la mère et l’enfant
n’étaient pas à la maison. Elle s’est
avancée dans le bois où le père devait travailler:
elle l’a trouvé fouettant sa femme qu’il avait attelée
à de gros billots à transporter. De plus elle
était enceinte et le petit de trois ans suivait, marchant de
peine et de misère à cause de son hernie. Ma
mère lui a enlevé son fouet (une branche d’arbre) et
c’est lui qui a reçu les coups. Elle lui dit: «si
vous traitez les femmes en esclaves dans ton pays, tu ne le feras
certainement pas ici», il était tout penaud,
paraît-il.
Cet homme exigeait que sa femme fasse carême au pain et à
l’eau. Ma mère allait lui porter de la soupe et de la
bonne nourriture et attendait que la femme ait tout mangé avant
de repartir. Elle lui lavait ses longs cheveux et la faisait se
baigner. Elle avait aussi averti cette brute: «si jamais tu
maltraites ta femme et ton enfant, je fais venir la police
montée et tu iras en prison». Comme tous ces
spécimens, il avait peur et était lâche. Mes
parents ont dit qu’il s’était civilisé par la
suite. Ma mère a mis leur bébé au monde et
le petit a été baptisé par le père
Begnanesse.
Quand ils sont partis de chez nous, les deux étaient aux genoux
de ma mère et embrassaient sa robe pour la remercier. J’ai
été témoin de cette scène et moi
j’étais peinée de perdre mes petits compagnons de
jeux. Mon père avait vu à leur trouver un
gîte et du travail ailleurs car nous devions vendre et retourner
en Bas-Canada (Québec).
En 1911, mon grand-père Daoust ne pouvait plus venir passer
l’été avec nous … à cause des objections de ma
grand-mère. Mon père recevait des lettres bien
touchantes disant qu’il mourrait peut-être sans nous revoir et
qu’il pleurait souvent d’ennui. Au point que papa a pensé
de tout vendre et de retourner à Hull, décision qu’ils
n’ont jamais cessé de regretter.
Quelques mois avant de partir, notre maison a brûlé ainsi
que les bâtiment à côté. Ma mère
avait oublié qu’elle avait mis du suif à fondre sur le
poêle et la catastrophe s’est produite. Ce jour-là
encore, ma mère était seule avec Maurice et moi.
Elle n’a pu sauver que son lit de plumes (couette), tout a
brûlé: son violon, son accordéon, un orgue, tous
nos papiers importants. J’ai essayé d’entrer pour sauver
ma poupée et sa voiture, mais maman m’a arrêtée
à temps. Les Indiens qui habitaient près de chez
nous sont venus pour nous aider, mais il n’y avait rien à
faire. Nous avons habité dans un bâtiment au bord de
l’eau en bas de la côte : il n’avait pas encore servi et
était destiné à faire une autre grange.
Heureusement les écuries et les animaux en bas avaient
été épargnés. Mon père était
revenu à la hâte, averti du feu par des personnes qui
voyageaient dans le train et qui avaient vu l’incendie. Pauvre
papa, il en a fait une dépression et je crois que cette
catastrophe a hâté sa décision de tout vendre,
surtout qu’il était déjà ébranlé par
les lettres larmoyantes de ses parents de Hull, Québec.
Un autre souvenir qui m’a traumatisée pendant de longs mois est
l’événement suivant: sans l’intervention de mon
«petit frère» Maurice, j’aurais été
jetée à manger aux poissons de la rivière
Saskatchewan. J’avais 4 ans, un de nos employés
occasionnels du nom de Baril (je n’ai jamais oublié son non), un
maniaque sexuel je suppose, m’avait demandé de le suivre au bord
de la rivière et qu’il m’aiderait à trouver de belles
fleurs. À un certain moment, je l’ai vu un couteau
à la main; il m’avait couchée de force sur le sol, alors
j’ai crié. C’est à ce moment-là que Maurice
m’a entendu crier et pleurer, il est arrivé et a bravé ce
monstre et m’a ramenée à la maison. Il paraît
que la colère de ma mère était à voir quand
Maurice lui a raconté l’incident. Elle a tenu cet homme au
bout de sa carabine le chassant sans lui laisser le temps de prendre
ses hardes; il déguerpissait à pleines jambes
paraît-il. Mon père a attelé le cheval et est
allé le dénoncer à la police. Je n’ai jamais
connu la suite, mes parents ne parlaient jamais de l’incident.
Mais j’ai quand même mis du temps à oublier cela.
Même au moment où j’écris au sujet de cette
aventure, je revois le tout avec malaise.
Lors de notre retour vers le Québec, nous sommes
arrêtés à Winnipeg où ma mère a fait
de gros achats chez Eaton. Et moi qui étais un peu
sauvageonne et n’avais jamais vu une si grande ville, on avait toute la
misère à me retenir dans le magasin; j’étais
fascinée par les escaliers mobiles qui fonctionnaient
déjà chez Eaton’s en 1911.
Il a fallu 4 jours et 4 nuits pour arriver à Hull une veille de
Noël. À part mon grand-père, personne de ma
famille de l’Est ne me connaissait : c’était comme une
ruche autour de moi. À Noël quand j’ai vu
l’église Notre-Dame de Hull avec ses lumières et
décorations, j’ai failli défaillir tellement je trouvait
tout cela beau.
Même encore après tant d’années, j’ai toujours
gardé un beau souvenir de North Battleford et je regrette de
l’avoir quittée si jeune, j’avais alors 8 ans. Mes parents
n’avaient conservé aucun document concernant l’achat et la vente
de notre terre (l’incendie). Des dossiers doivent certainement
être dans les archives de la ville en Saskatchewan. Je sais
que mon père avait vendu sa terre à un anglophone,
officier de l’armée et à la déclaration de la
guerre de 1914 il a cessé les paiements à mon père
à cause de son rang militaire, la loi lui donnant ce
privilège, paraît-il. Papa avait engagé un
avocat nommé Lussier d’Ottawa qui lui a gardé les
documents de la poursuite et se serait payé grassement; il est
décédé subitement et nous n’avons jamais vu les
documents. Le solde nous a été versé
seulement en 1918. Mon pauvre père n’était pas
assez exigeant, il avait de nombreuses qualités mais pas la
bosse des affaires.
Nous avons complètement perdu la trace de la famille de mon
oncle Honoré Houle. Il nous avait écrit vers 1926
lors du décès de son épouse, ma tante Mathilda,
sœur de maman. Je crois qu’il a écrit d’un endroit des
U.S.A., mais ma mère a perdu l’adresse. Ils ont eu cinq ou
six enfants.
Un autre dont nous avons aussi perdu la trace est le frère de
mon père, Antoine Daoust; sa femme se nommait Laura et ont eu
eux aussi cinq ou six enfants; Ils étaient installés
autour du Lac Supérieur. Mes parents regrettaient beaucoup
de les avoir perdus de vue, car ils s’aimaient beaucoup entre
frères et sœurs. Je ne les ai jamais connus, hélas!
Il va falloir terminer cette belle histoire vécue en faisant un
peu la suite de mon autobiographie.
Après avoir habité Hull quelque temps, nous avons
vécu à Ottawa où il y avait encore des
écoles françaises. Je suis allée à
l’École Saint-Pierre du quartier de la Côte de Sable,
paroisse du Sacré-Cœur (l’église a brûlé
récemment). Là habitait Sir Wilfrid Laurier
à qui j’allais vendre des billets pour nos séances
d’école; une fois il m’a même assise sur ses genoux.
À 24 ans, j’ai épousé Augustin-Jean Papineau,
ingénieur civil et architecte. Il était de 16 ans
mon aîné et a été un de ceux qui ont
aidé à la construction de la cathédrale de
Saint-Boniface où il a habité quelques années
pendant ses études en architecture. Après le
mariage, nous avons habité Montréal. J’ai eu cinq
enfants, 3 filles et 2 garçons.
Monique Papineau-Houle, restauratrice aux Archives du Québec
Jean-Yves Papineau est homme d'affaires et diplomate; 1965, conseiller
économique durant cinq ans à la Délégation
du Québec à Paris; 1980, Délégué du
Québec à Edmonton, Alberta pour tout l’Ouest Canadien.
(Après son décès en 1983,
Délégué du Québec à Hong Kong, Chine
de 1984 à 1987.
Denyse Papineau-Thibault est Responsable au marketing et ventes de
l’Institut Armand-Frappier
Robert Papineau est spécialiste en finances et placements
(mines)
Claudette Papineau-Bertin a épousé Claude Bertin,
ingénieur-cadre au Ministère des Transports du
Québec.
De mes cinq trésors, j’ai eu 17 petits-enfants tous aux
études. Mon époux est décédé
en 1968 à l’âge de 80 ans. Je demeure maintenant
dans une résidence pour personnes du troisième
âge. Je suis assez active et m’occupe du club de raquette
(snowshoeing) depuis 42 ans. J’ai été
présidente du club des raquetteurs de Montréal «Le
National» et présidente de l’Association des clubs de
raquette internationaux.
Avec mon fils Robert, sa femme et leurs deux enfants, si la
santé me le permet, je partirai en juillet vers Vancouver; nous
reviendrons vers la Saskatchewan pour y participer aux fêtes
célébrant son entrée dans la
Confédération. Je compte bien m’arrêter
à Saint-Boniface où je suis née.
Mes parents sont décédés depuis longtemps :
mon père en 1941 et ma mère en 1959.
Ce récit est écrit tel que raconté avec quelques
éclaircissements entre parenthèse.
Note: Pauline Daoust Papineau est décédée à
Montréal le 25 juillet 1983.